Extrait d'Alter Ego (Chapitre 1)
— Tu parles d’un assassin, ricana-t-il d’un ton désagréable, appuyé avec nonchalance contre son épée.
Dents serrées, elle se redressa avec autant de rapidité que lui permit son corps endolori. Son arme ne lui avait pas échappé des mains en dépit de l’impact violent ? Miracle ! Concentre-toi, bon sang…
— Alors, gamine, un dernier mot à prononcer avant que je ne t’achève ? Oh, j’oubliais : tu ne peux pas !
Il prit le temps de parader, faisant virevolter son arme avec une virtuosité qui l’agaça. Nul besoin de voir le visage du sélènante pour imaginer le regard mauvais qu’il devait lui adresser. Que cherchait-il à faire, la vexer ? Elle savait qu’il approchait de la trentaine, qu’il n’avait donc qu’à peine trois révoles[1] de plus qu’elle. Son énième tentative d’infantilisation ne l’atteignit pas. Du moins, elle essaya de s’en convaincre. Il était cependant très petit de sa part de l’attaquer sur son incapacité à parler.
Elle profita du répit supplémentaire pour décaler son pied gauche afin de renforcer son équilibre, et analysa rapidement la situation. Elle le dépassait d’une tête en hauteur, mais les révoles d’expérience et la musculature bien plus développée qu’il possédait la mettaient en sérieuse difficulté. Sans parler du fait qu’il montrait bien plus d’enthousiasme. Cependant, elle possédait l’avantage de son esprit créatif, ainsi que son agilité naturelle, tous deux s’affinant au fil des phases[2].
Encore un peu de patience… Maintenant ! Il lui fonça dessus, elle se laissa tomber au sol. S’il fut pris au dépourvu, la technique demandait des améliorations : une forte douleur irradia de son coccyx.
Se mordant la lèvre pour garder l’esprit clair, elle attrapa à deux mains la poignée ouvragée de son épée. Cette fois-ci, pas de désistement ! Elle n’aurait pas la force nécessaire pour une nouvelle tentative.
Lorsque la cible leva enfin son arme, la sélènante anticipait déjà l’action. D’un bond sur le côté, elle contourna les jambes revêtues d’un épais pantalon de combat. Elle fut debout en un éclair et, à bout de souffle, apposa fébrilement la pointe de son arme contre la nuque du combattant. Il se figea : elle venait d’atteindre la minuscule zone non protégée se trouvant entre le casque et le solide plastron de sa tenue.
Elle trembla, emplie d’une bouffée d’exaltation. Quelle serait la sensation si la lame venait à appuyer un peu plus contre la peau ? Traversait la chair pour…
— Aethera, il suffit !
La voix profonde de Vorago retentit au-dessus d’eux, dans l’obscurité ; un bref applaudissement se répercuta dans le silence de la caverne. Aethera recula d’un pas, effrayée par ce qui venait de lui traverser l’esprit. Elle ne voulait pas ! Son arme s’abaissa. Ou plutôt, ses bras agirent sans lui demander son avis, refusant de coopérer plus longtemps. L’envie de jeter l’épée loin d’elle la démangeait, elle reporta son attention sur sa victoire. Ce n’était qu’un rêve, n’est-ce pas ? Rien de tout ceci n’était réel, elle finirait par se réveiller dans son lit d’un instant à l’autre ?
La roche trembla sous ses pieds, elle s’appuya sur son arme pour garder l’équilibre ; son adversaire lui tournait le dos, immobile. L’agitation du sol provoquait-elle cet effet, ou le sélènante était-il lui-même agité de spasmes ?
De minuscules points noirs lui brouillèrent la vue. Oui, respirer, cela pouvait s’avérer utile. Aethera prit une grande inspiration, l’air frais lui emplit les poumons. Ce qu’elle regretta : la poussière infiltra sa gorge, provoquant une toux doublée d’une salve de douleur. Son corps manifestait contre les mauvais traitements encaissés depuis le début de la séance, ajoutés à ceux des dernières phases dont il terminait à peine de récupérer ; la redescente d’adrénaline réveillait les zones endolories les unes après les autres.
[1] Les révoles sont l’équivalent des années terriennes. Une révole dure treize lunaisons (= treize cycles lunaires).
[2] Une phase dure quatre jours (= une phase lunaire). Huit phases forment une lunaison.

